Chère 2022 (ou de l’incommensurable propension à tenir debout)

Chère 2022,

Pendant un court instant, c’est-à-dire le temps d’un vague souhait et d’une inutile résolution au passage de l’heure fatidique, j’ai cru que tu allais être la lumière au bout d’un tunnel long de deux années de désespoir et d’anxiété, bref de ce tombereau d’ordures pestilentielles, existentielles et sociales que, nous autres, nous sommes pris sur la truffe. J’y ai cru mais, que veux-tu 2022, apparemment l’optimisme est toujours à une pendaison de la naïveté.Tu me diras, céder le soir du réveillon à l’élan collectif de la pratique de la danse des canards – après plus de trois décennies d’une résistance acharnée en raison de mon humble dignité d’être humain normalement constitué – n’était pas, pour la suite, de bon augure. J’aurais du me douter que lâcher un chouia de lest à ce type de coutume allait avoir des conséquences. Alors là, en théorie, je devrais lister tout le monticule de nouvelles qui ont souillé ces trois cents et quelques dizaines de jours. Je devrais. Mais non seulement je n’en ai pas le courage et, en plus, ce serait éreintant pour chacun de se farcir à nouveau un film que personne n’a envie de revoir.

Il faut dire que tu as tellement œuvré pour faire de la planète un paysage de fin de soirée digne d’une atmosphère de toilettes d’autoroute abandonnées que tu as plié les règles du jeu (je le sais, pas pour toujours, je sais parfaitement que le pire n’est jamais décevant) avec un sacré sens du tort et du morose. Non vraiment, à ce niveau, même les morts se marrent davantage en nous regardant rejoindre la file d’attente de quarante-douze kilomètres pour aller faire le plein à deux euros le litre entre deux pénuries. Car, oui chère 2022, il fallait bien continuer de pointer au turbin, histoire de pouvoir payer en transpirant l’augmentation des factures de son appartement au chauffage électrique – logiquement placé sous les fenêtres – et de se faire un bon petit burn out de derrière les fagots.

Quelle suite d’ascenseurs émotionnels tu nous as prodigué tout de même ! On n’avait pas le temps de réaliser et d’être groggy par la nouvelle de la veille que tu enchainais les évènements crasses avec force constance et inventivité. Pendant que Poutine joue à la barbichette avec le reste du monde, que Bolloré use de son jet privé pour aller faire pipi aux quatre coins du globe dès que cela lui chante et que certains ignares ayant pignon sur un coin de rue pensent réellement que l’écologie est une chimère complotiste du premier bab en Sarouel venu, le recul des droits fondamentaux n’a jamais été aussi terrifiant. Après tout, le boycott de la coupe du monde est rapidement placardé dès que la France arrive en finale, pas vrai ? Je préfère m’arrêter ici plutôt que de me laisser emporter par mon élan de cynisme et superposer des actualités écœurantes à la va comme je te pousse. J’ai assez de respect pour mon auditoire pour ne pas gâcher la fête traditionnelle et les cotillons qui l’habillent de couleurs trompeusement joyeuses. Je ne veux pas être ce pauvre con aigri en bout de table qui radote autour de son énième verre de rouge sans que personne ne veuille l’écouter. Même si je le comprendrais parfaitement ce pauvre con. Cela pourrait moi ou n’importe quel habitant sur cette Terre qui peine encore à supporter tout ce qu’on lui fait endurer.

En parlant de pauvre type assis, il a beaucoup été question de résilience cette année. Comme si le concept de pouvoir endurer à peu près tout et n’importe, et d’en sortir grandi – donc résilient- pouvait justifier de subir à peu près tout et n’importe quoi. Euh…non. Je veux bien avoir une capacité de résistance certainement plus longue que mon voisin, ce n’est pas pour cela que mon voisin et moi-même allons en sortir galvanisés par la dite épreuve. Rabougris probablement. Et avec davantage de rides, moins de cheveux et un équilibre émotionnel relativement précaire.

Ce qui m’amène à ce dernier point. Avant de me sortir à tour de bras la réplique « Prends soin de toi » en fin d’échange, on m’a souvent demandé (mais je ne suis pas le seul dans ce cas-là) comment j’allais. Ce à quoi je répondais au bout du compte « On tient debout. » La plupart du temps, mon interlocuteur du moment riait. En tant que résilient qui se respecte, j’utilise depuis toujours l’humour comme moyen d’existence. Le second degré est ma géographie. L’ironie ma langue natale. Bref mon interlocuteur, celui-là même qui cherchait dans mes yeux fatigués et cernés un écho à son propre désespoir, se fendait d’un éclat de joie lapidaire qui illuminait modestement sa matinée ou sa journée. Il repartait, heureux de cette répartie, sans savoir que moi, de mon côté, ce qui tendait cette réponse contenait une symbolique particulière. Car tenir debout, a fortiori durant ta période 2022, a été un effort incommensurable. Éreintant. Épuisant. Et je ne suis pas certain d’avoir les épaules pour une nouvelle tournée aussi chargée. Je ne t’embrasse donc pas, avec le retour de la grippe et des maladies de saisons, on n’est jamais à l’abri de finir de la même manière que tu as démarré.

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